Contes et légendes du Kamtchatka

Contes et légendes du Kamtchatka

Culture

Le Kamtchatka de part sa diversité ethnique :

est riche en contes et légendes.

Leur lecture permet d’approcher plus en profondeur leurs cultures, traditions, découvrir leurs modes de vie, de se promener sur leurs territoires, rencontrer la faune qui les entoure…

Cet article s’enrichira au fil des traductions.

Sommaire

Le corbeau et le Soleil

Un jour, le soleil envoya sa sœur, la Lune, sur la terre chercher des baies.

La Lune descendit sur la terre, marcha dans la toundra et cueillit des baies quand elle rencontra une jeune femelle corbeau. Elles se saluèrent l’une l’autre, firent connaissance et s’en allèrent ensemble cueillirent des baies.

Elles en cueillirent tant et tant qu’elles remplirent un plein panier.

La Lune dit :

– Reposons-nous un peu.

La jeune femelle corbeau répondit :

– Repose-toi, pendant ce temps, je vais trier les baies.

La Lune se coucha sur de la mousse très douce et dormit profondément, profondément. La jeune femelle corbeau dévisagea la jeune Lune et s’étonna de tant de beauté. La jeune femelle corbeau ne pouvait plus s’empêcher de regarder le visage la Lune.

La Lune se réveilla et demanda à la jeune femelle corbeau :

– Toi aussi, tu as dormi ?

Elle répondit :

– Je viens juste de me réveiller et j’allais te réveiller. Allons chez moi, c’est tout près d’ici.

La Lune acquiesça et elles partirent.

Le soir, le frère de la jeune femelle corbeau revint de la chasse. La sœur dit doucement à son frère :

– Regarde comme la Lune est belle. Demain, met mes vêtements et pars avec elle dans la toundra cueillir des baies.

Le matin, le jeune corbeau se réveilla tôt, enfila les vêtements de sa sœur et réveilla la Lune. Ils mangèrent de la viande de renne, burent du thé et s’en allèrent cueillir des baie.

La Lune, tout en cueillant des baies, demanda au jeune corbeau :

– N’es-tu pas un homme travesti ?

Le jeune corbeau dit :

– Quoi ? Que dis-tu jeune fille ? Ne sommes nous pas au même endroit où nous avons cueilli des baies hier ?

La Lune remplit son sac en cuir de baies et, fatiguée, décida de se reposer avec la jeune femelle corbeau, mais, d’elle, nulle trace.

Elle commença à chercher dans les environs la jeune femelle, mais ne trouva qu’un joli couteau de chasse. Le couteau plut énormément à la Lune. Elle prit le couteau, le cacha dans un pli de sa robe et décida d’attendre la jeune femelle corbeau. Elle attendit, attendit et s’assoupit.

La Lune se réveilla et à ses côtés, se trouvait, non un couteau, mais le jeune corbeau.

La jolie Lune fondit en larme et eut peur de son frère, le Soleil. Le jeune corbeau se mit à la caresser pour la consoler.

La Lune se leva et s’envola vers le Soleil.

Elle regarda en arrière et vit le corbeau qui la suivait. La Lune dit au corbeau :

– Tu n’arriveras pas à voler jusqu’au Soleil, c’est très haut et très loin !

Le jeune corbeau répondit :

– Je ne te quitte pas ! Je volerai tant que j’ai de la force et si elle venait à me quitter, je m’écraserai sur le sol. Je ne veux pas vivre sans toi !

La Lune eut pitié du jeune corbeau, revint sur la terre et ils vécurent ensemble.

Bientôt un enfant vint au monde.

Le Soleil attendit et attendit sa sœur. Les enfants du Soleil chantaient des chansons tristes parlant de la jolie Lune perdue.

Et toujours pas de Lune, pas de Lune.

Le Soleil descendit sur la terre, illumina toute la toundra des ses rayons, éclaira toutes les montagnes, les gorges, les rivières. Un rayon éclaira la Lune, la sœur du Soleil.

Le Soleil alla jusqu’à la yaranga 1 du corbeau. Il s’approcha de l’entrée, trouva sa sœur et lui demanda :

– Pourquoi toi, petite sœur, es-tu restée si longtemps sur la terre ?

La Lune lui répondit :

– Je suis coupable, mais j’ai un mari et un bébé.

Le Soleil se fâcha et eut une vive discussion avec le corbeau :

– La place de ma sœur, la Lune, est dans le ciel et elle doit retourner là-bas.

Le corbeau répondit :

– La Lune est ma femme et elle a un enfant.

Ils se disputèrent ainsi longtemps au sujet de la Lune.

Enfin, ils décidèrent de mettre fin à leur querelle en mettant en concurrence des « femmes » : la Lune appartiendra à celui à qui les femmes ont cousu des vêtements le plus rapidement.

Le corbeau appela une femelle hermine, le soleil une femelle souris. Ils leur donnèrent des peaux de rennes et leur ordonnèrent de coudre une koukhlianka 2. Les femelles commencèrent à coudre. La femelle hermine cousit vite et bien la koukhlianka, alors que la femelle souris n’eut pas le temps d’en terminer la moitié.

Le corbeau appela une femelle marmotte, le soleil appela une femelle écureuil terrestre. Ils leur ordonnèrent de coudre un pantalon de fourrure, elles commencèrent à coudre. La femelle marmotte cousit vite et bien le pantalon de fourrure, alors que la femelle écureuil terrestre n’eut le temps de terminer la moitié du travail.

Le corbeau appela une femelle loutre et le soleil un renard. Ils leur ordonnèrent de coudre une paire de bas en fourrure. La femelle loutre cousit vite et bien la paire de bas, alors que la femelle femme renard ne termina même pas un bas.

Le corbeau appela une femelle mouflon des neiges et le soleil une femelle lynx. Ils leur ordonnèrent de coudre une paire de torbasa 3. Elles se mirent à coudre. La femelle mouflon des neiges cousit vite et bien la paire de torbasa, alors que la femelle lynx n’eut pas le temps de coudre une torbasa.

Le corbeau appela une femelle ours et le soleil une femelle loup. Ils leur ordonnèrent de coudre une paire de moufles. Elles se mirent à coudre. La femelle ours cousit vite et bien la paire de moufles, alors que la femelle loup n’eut pas le temps de terminer une moufle.

Le Soleil, voyant qu’il allait perdre, dirigea ses rayons sur une femme de glace. Les rayons ramenèrent la belle femme de glace. La femme s’illuminait aux rayons du Soleil, son tendre visage resplendissait.

Le corbeau se mit en colère contre le Soleil tant il l’enviait de posséder une telle beauté.

Le Soleil dit :

– Rend moi ma sœur et reçois en échange cette beauté de glace.

Le corbeau réfléchit, réfléchit et dit :

– Non, non, il n’y a pas meilleure femme que la Lune.

Le Soleil dirigea ses rayons sur une femme de neige. Ils rapportèrent la femme de neige. Elle rentra dans la yarangua et le Soleil darda sur elle ses rayons. Et la femme de neige scintilla de milles feux, de milles étoiles. La yarangua devint tout de suite claire et gaie.

Là, le corbeau ne put résister à une telle tentation et dit :

– Prenez votre sœur, la Lune, et donnez moi ces beautés.

Le corbeau prit les femmes de glace et de neige et le Soleil, en compagnie de la Lune, s’envola vers le ciel.

Le Soleil se mit en colère à cause du corbeau qui a si facilement oublié sa sœur.

Et il partit au delà des mers, dans d’autres terres lointaines.

Depuis, la toundra est sombre et froide les jours d’hiver.

1 yaranga : tente traditionnelle conique des peubles nomades  de la Russie, constituée d’un cadre en bois et recouverte de peau de rennes,
2 koukhlianka : vêtement pour homme et femme s’enfilant comme une tunique fait de peau de cerf ou animaux marins,
3 torbasa : bottes hautes faites de peaux de rennes ou de phoques à semelles de cuir.

La légende de Tyval

Certains disaient que Tylval était grand, le plus souvent qu’il était petit, mais très trapus et fort.

De nombreuses personnes venaient à lui pour le défier, mais il gagnait toujours.

Tylval était allé au cap Ambon chercher du bois, à cinquante miles verstes 1 de la rivière Koulky, mais il ne se contenta pas de ramener que du bois : il revint chez lui également avec un mouflon des neiges.

Il voit de très loin, comme un aigle, et mieux encore, entend parfaitement bien.

La rumeur au sujet de la puissance de Tylval se propagea rapidement à travers tout le Kamtchatka et arriva jusqu’à Niémal-Tchéloviek (homme pas petit) qui vit derrière les crêtes du nord-ouest.

Les cheveux de Niémal-Tchéloviek étaient noirs et noués en deux tresses. C’était un véritable géant.

Dès qu’il entendit parler de Tylval, il ne put se retenir et partit dans le sud-ouest se battre contre lui, muni de son arc fait d’une côte de baleine ainsi que de flèches de pierre.

Il arriva à Vaïampolka et demanda :

– Où est-ce que vit votre athlète, Tylval ?

Les habitants de Vaïampolka répondirent :

– Nous avons entendu parler de Tylvala, mais nous ne savons pas où il vit, allez à Tigil, ils savent !

Niémal-Tchéloviek, arrivé à Tigil, demanda :

– Où est-ce que vit Tylval? J’ai entendu dire que personne ne peut le vaincre, alors je veux me battre contre lui !

– Va à la rivière Kouka, là-bas tu trouveras sa maison, lui dirent-ils.

– Sinon, est-il très grand ? interrogea t’il.

– Non, il est assez petit, mais fort.

Et Niémal-Tchéloviek s’en alla à la recherche de Tylval tout en souriant en lui-même à l’idée qu’il allait le vaincre.

Le voilà qui traverse la toundra, traverse la rivière Koulka et voit une grande, très grande yourte, faite de terre et de pierres. Niémal-Tchéloviek prit l’arc en côte de baleine, sortie une flèche de pierre, s’approcha de la yourte et demanda :

– Il y a quelqu’un ?

– Oui, répondit une voix féminine depuis la yourte. Entre, brave homme.

Entré dans la yourte, Niémal-Tchéloviek vit une femme dans le noir, occupée à coudre des koukhlianka, et un petit garçon, Tylvalchonok (petit Tylval), jouant par terre.

– Qui êtes-vous? demanda le géant.

– Je suis la femme de Tylval et c’est son fils, dit la femme qui commença à cuisiner le repas pour Tylval.

La géant commença à poser des questions sur Tylval : est-il grand, se met-il en colère ? Quand Niémal-Tchéloviek apprit qu’il était petit et ne se mettait pas en colère, il se dit qu’il serait peut être honteux de se battre contre lui.

– Et où il est maintenant ? demanda-t-il.

– Il est parti chercher du bois au cap Ambon, répondit la femme de Tylval.

En entendant ces mots, Niémal-Tchéloviek resta coi : n’a-t-on finalement pas vanté la force de Tylval ? De sa maison au cap Ambon, il n’y a pas moins de cinquante miles verstes !

Niémal-Tchéloviek s’assit attendant le maître de maison, tandis que sa femme, elle, vaquait à ses occupations, préparait le dîner, composé de la viande et de poisson.

Soudain un fracas terrible retentit, comme si le tonnerre grondait tout près.

– Qu’est-ce qui gronde ? demanda le géant.

– C’est Tylval qui est de retour, il rapporte des fagots, il les a jetés sur le sol, répondit tranquillement la femme.

Le géant regarda à travers une fente et vit une montagne de bois répandue à terre ainsi qu’un mouton sur les épaules de Tylval, alors que lui-même était de petite taille. Complètement interloqué, le géant attendit que le maître de maison rentre dans la yourte. Il cachait son arc et ses flèches derrière son dos.

Tylval entra et vit l’invité, lui dit bonjour, ne demanda pas pourquoi il était venu car il connaissait déjà depuis longtemps la raison. Bien que Niémal-Tchéloviek voulait signifier la raison de sa présence, il s’en garda. Allons, pensait-il, voyons ce qu’il va se passer.

– Donne-moi quelque chose à manger, dit Tylval à sa femme. Elle lui servit de la viande grillée de cerf sauvage. Il se mit à manger en silence. Tylval rongea le plus long os de la jambe du cerf et le tendit au géant en lui disant :

– Je ne vais pas me battre avec toi si tu n’écrases pas cet os !

Le géant leva les yeux, surpris, se demandant s’il plaisantait ou non, voyant que non, il prit l’os dans ses mains, essaya et dit:

– Il n’y a personne au monde qui a déjà écrasé un os.

Puis Tylval prit l’os dans sa main gauche, le serra dans son poing, l’écrasa et dit:

– Regarde !

Et de sa paume, se répandirent sur le sol de fins morceaux d’os semblables à de la poudre blanche.

Niémal-Tchéloviek, voyant qu’il ne pourrait pas faire face à Tylval, dissimulant toujours son arc et ses flèches derrière son dos, pour ne pas que celui-ci ne les remarque, voulait quitter la yourte, tant il avait peur.

Comment sortir de la tente, pensait-il. Tilval va me tuer. Peu importe combien de temps cela devait-il prendre, mais Niémal-Tchéloviek devait absolument quitter la yourte.

Il se leva et parvint à se faufiler vers la sortie.

Et quand il fût enfin complètement dehors, Tylval le saisit par la jambe droite, le souleva plus haut que la tête et le jeta derrière son dos si fort que, quand Niémal-Tchéloviek atteint la terre, le géant craqua.

1 verste : ancienne unité de mesure russe, 1 verste = 1 066,80 mètres.

Le chaman Kykvat

Il était une fois dans le village de Nètène, le chaman 1 Kykvat. Une terrible maladie frappait le nord. Partout les gens mouraient. Mais la maladie n’avait pas encore atteint le village de Nètène.

Kykvat dit aux habitants de Nètène :

Cette nuit il ne faut pas dormir, la maladie va arriver au village. Je vais la suivre. Quand vous entendrez ma voix, courez aussitôt vers moi.

Et il revêtit ses vêtements de chaman et tard dans la nuit sortit de la yaranga. Il creusa un trou dans la neige non loin de celle-ci et s’accroupit. Aussitôt que vint minuit, apparut un énorme kèlé 2. Il venait dans une baïdara 3 dans laquelle était attaché un chien. Il s’approcha, vit Kykvat assit et demanda :

– Que fais-tu ici ?

Kykvat dit :

– Ces gens ne me laissent pas entrer, je n’ai nul part où dormir.

Le kèlé répondit :

– Si tu n’as nul part où te réfugier, alors deviens mon assistant. Je vais te nourrir. Tu pourras manger ce que tu veux. J’ai différentes viandes à manger.

Kykvat lui dit :

– Alors je suis d’accord, j’ai si faim !

Le kèlé construisit une yaranga avec des peaux et ils y rentrèrent.

Il dit ensuite à Kykvat :

– Là-bas, dans la baïdara il y a de la viande. Vas, mange autant de viande que tu veux.

Kykvat alla à la baïdara. Il vit sous son nez des cadavres ainsi que des hommes encore vivants ligotés et, à la poupe, des rennes sauvages. Kykvat mangea les rennes et retourna à la yaranga.

Le kèlé lui demanda :

– J’ai depuis longtemps entendu dire que Kykvat est un grand chaman. Tu sais sans doute où il se trouve. Peut être qu’il vit ici ?

Kykvat lui répondit :

– Il est certainement mort, on a plus de nouvelle de lui.

Assis dans la yaranga, Kykvat se demandait comment juger le kèlé.

Il pensait et pensait puis dit au kèlé :

– Je dois me hâter de sortir pour une affaire urgente.

– Pourquoi sortir ! répondit le kèlé à Kykvat. Ne vous gênez pas avec moi. Ici, je peux tout faire !

– Oh non, je ne suis pas habitué à cela !

Kykvat sorti. A peine fut-il dehors qu’il se rua sur le chien et le tua. Puis, il libéra les gens capturés par le kèlé. Il les mit debout un par un, leur donna une tape sur le derrière et dit à chacun :

– Cours vite à la maison, là où on t’a attrapé !

Ceux qui possédaient encore une âme entière, s’enfuirent comme des dératés chez eux. Ceux à qui le kèlé avait déjà mangé l’âme, ne purent rester debout et tombèrent.

Voilà qu’enfin, tous jusqu’au dernier, se sauvèrent.

Dans la yaranga, le kèlé commença à s’inquiéter : « Où est passé mon assistant ?  Ne serait-il pas allé chercher Kykvat ? Oh, s’il est allé cherché Kykvat, ça va très mal aller pour moi !».

Il envoya finalement sa femme voir où était Kykvat. La femme du kèlé sortit. Kykvat l’attrapa et la tua. Ensuite, il rentra dans la yaranga, se rua sur le kèlé et de toutes ses forces cria :

– Vite, vite, courez vers moi !

Et aussitôt tous les habitants de Nètène accoururent armés de lances. Ils le ligotèrent très fortement, lui mirent un bâton en travers de la bouche pour que celle-ci reste ouverte tout le temps.

Du printemps jusqu’à la fin de l’été, les habitants de Nètène lui versèrent de l’eau dans la bouche. A l’arrivée de l’automne de l’eau commença à s’en écouler tant son ventre avait était rempli.

Kykvat demanda alors au kèlé :

– Va tu continuer de te moquer des gens ?

– Oh non, je ne le ferai plus jamais ! Je ne m’approcherai même plus de ce village, répondit le kèlé.

Kykvat lui dit :

– Mais attention ! Tant que je serai vivant, il n’y aura pas de pitié pour toi !

Puis il libéra le kèlé.

Depuis ce temps, le kèlé a cessé de roder autour du village de Nètène.

1 chaman : homme ou femme qui se veut l’intermédiaire entre les hommes et les esprits chez les peuples de Sibérie et d’en d’autres régions dans le monde,
2 kèlé : esprit malin chez les peuples de Sibérie orientale,
3 baïdara : canoë côtier utilisé par les Koriaks, Tchouktches, Inuits, composé d’un cadre en bois recouvert de peaux de phoques.

Crédit photos :

Nous remercions les auteurs des photos et propriétaires des droits qui nous ont permis d’illustrer cet article. Vous pouvez consulter leurs pages internet en cliquant sur les liens correspondant aux photos.

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